Introduction
Arthur Rimbaud, l’un des poètes les plus révolutionnaires de la littérature française, a introduit une vision nouvelle de la poésie dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, où il déclare que pour devenir « voyant », le poète doit opérer « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » (Rimbaud, 1871, cité dans Murphy, 1997). Cette formule, audacieuse et provocatrice, invite à une exploration sensorielle et spirituelle au-delà des conventions établies, une quête de visions inédites et d’expériences transcendantales. Le recueil *Cahier de Douai*, composé de poèmes écrits par Rimbaud entre 1869 et 1870 alors qu’il n’était qu’un adolescent, représente une étape précoce de son parcours poétique. Bien que ces textes précèdent la formulation explicite de la théorie du « voyant », ils révèlent déjà des traces de cette aspiration à dépasser les limites de la perception ordinaire. Cet essai examinera de quelle manière le *Cahier de Douai* illustre les prémices de la vision rimbaldienne du poète-voyant, en s’appuyant sur une analyse des thèmes, des images et des innovations formelles présents dans l’œuvre. La réflexion s’articulera autour de deux axes principaux : tout d’abord, la subversion des normes poétiques et sociales comme première étape vers le dérèglement des sens, puis l’émergence d’une sensibilité nouvelle à travers l’exploration de la nature et de l’intériorité.
La subversion des normes : un premier dérèglement des sens
Dans le *Cahier de Douai*, Rimbaud manifeste un désir précoce de s’affranchir des conventions littéraires et sociales de son époque, une démarche qui peut être interprétée comme une forme initiale de « dérèglement de tous les sens ». À seulement seize ans, le jeune poète rejette les formes académiques et les thèmes convenus de la poésie parnassienne, dominante à l’époque, pour exprimer une rébellion à la fois personnelle et esthétique. Par exemple, dans le poème « Première Soirée », Rimbaud adopte un ton ironique pour décrire une scène de séduction, mêlant une sensualité juvénile à une critique implicite des codes bourgeois de la galanterie (Rimbaud, 1870, cité dans Bernard, 1981). Cette ironie traduit une volonté de déconstruire les attentes traditionnelles et de percevoir le monde sous un angle nouveau, une attitude qui préfigure le dérèglement prôné dans la lettre à Demeny.
De plus, Rimbaud exprime un mépris pour l’ordre établi à travers des poèmes comme « Le Forgeron », où il célèbre la figure du révolutionnaire qui défie l’autorité monarchique. L’intensité des images et le lyrisme passionné de ce poème révèlent une sensibilité exacerbée, un refus de se conformer aux limites imposées par la société. Selon Guyaux (1983), ce rejet des normes sociales et esthétiques constitue une première tentative de dérèglement, car il ouvre la voie à une perception plus libre et intuitive de la réalité. Bien que cette subversion soit encore embryonnaire dans le Cahier de Douai, elle témoigne d’un esprit qui cherche à dépasser les contraintes pour atteindre une forme de vision supérieure, celle du « voyant ».
L’exploration de la nature et de l’intériorité : une sensibilité visionnaire naissante
Un autre aspect fondamental du *Cahier de Douai* est l’exploration intense de la nature et de l’intériorité, qui annonce la quête rimbaldienne d’une perception élargie et transcendante. Dans des poèmes tels que « Sensation », Rimbaud exprime un lien profond avec le monde naturel, où les sens deviennent les instruments d’une communion presque mystique avec l’environnement. Les vers « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l’herbe menue » (Rimbaud, 1870, cité dans Bernard, 1981) évoquent une expérience sensorielle totale, où la vue, le toucher et l’odorat convergent pour créer une impression d’harmonie cosmique. Cette approche traduit une tentative de dépasser la simple observation pour accéder à une réalité plus profonde, un aspect central de la notion de « voyant ».
De surcroît, cette exploration sensorielle s’accompagne d’une plongée dans l’intériorité, comme on le voit dans « Au Cabaret-Vert ». Ici, Rimbaud décrit un moment d’évasion dans un espace rustique, où les sensations physiques – la fraîcheur de la bière, la chaleur de la salle – se mêlent à une joie intérieure presque euphorique. Cette fusion entre le monde extérieur et les émotions personnelles illustre, selon Murphy (1997), une première esquisse de la synesthésie et de l’introspection qui caractériseront plus tard des œuvres comme Une Saison en Enfer et Illuminations. Bien que le dérèglement des sens ne soit pas encore pleinement « raisonné » ni systématique dans le Cahier de Douai, ces poèmes révèlent une sensibilité hors norme, une aptitude à percevoir et interpréter le monde de manière non conventionnelle.
Les limites du « voyant » dans le Cahier de Douai : une vision en devenir
Cependant, il convient de noter que le *Cahier de Douai* ne représente pas une réalisation complète de la théorie du « voyant » telle que Rimbaud la formulera en 1871. À ce stade de sa carrière, le poète est encore en quête de sa voix et de ses méthodes. Si des poèmes comme « Sensation » ou « Ma Bohème » témoignent d’une imagination débordante et d’une liberté d’esprit, ils restent marqués par des influences littéraires, notamment celles de Verlaine et des romantiques, qui limitent parfois l’originalité de la vision rimbaldienne (Guyaux, 1983). De plus, le dérèglement des sens, bien qu’esquissé à travers des images audacieuses et une rébellion contre les normes, n’est pas encore le projet conscient et méthodique que Rimbaud décrira dans sa lettre à Demeny.
En outre, le Cahier de Douai reflète une certaine immaturité émotionnelle et intellectuelle, propre à l’âge de l’auteur. Les éclats de révolte et les visions sensorielles, bien que puissants, manquent parfois de profondeur ou de structure. Selon Bernard (1981), cela montre que Rimbaud, à cette époque, explore instinctivement des territoires nouveaux sans encore posséder les outils conceptuels pour en tirer une vision pleinement « voyante ». Ainsi, le recueil peut être vu comme une étape préparatoire, une fondation sur laquelle le poète construira plus tard sa théorie et sa pratique du dérèglement.
Conclusion
En somme, le *Cahier de Douai* d’Arthur Rimbaud illustre les prémices de sa quête pour devenir « voyant » à travers un dérèglement des sens qui, bien que naissant, est déjà perceptible. D’une part, la subversion des normes poétiques et sociales traduit une volonté de briser les chaînes de la perception conventionnelle, tandis que, d’autre part, l’exploration de la nature et de l’intériorité révèle une sensibilité exacerbée, preludant à une vision transcendante. Cependant, cette aspiration reste encore inachevée dans le recueil, marquée par une certaine immaturité et des influences extérieures. Le *Cahier de Douai* constitue donc une étape essentielle mais préparatoire dans le parcours de Rimbaud vers la pleine réalisation de sa théorie du « voyant ». Ces poèmes précoces nous invitent à réfléchir sur la genèse d’une révolution poétique, un processus qui culminera dans des œuvres ultérieures plus radicales. Cette analyse souligne également l’importance de considérer l’évolution d’un auteur dans son ensemble, chaque œuvre étant un jalon dans la construction d’une vision artistique unique et novatrice.
References
- Bernard, S. (1981) Rimbaud: Œuvres complètes. Paris: Gallimard.
- Guyaux, A. (1983) Poétique du fragment: Essai sur les Illuminations de Rimbaud. Neuchâtel: La Baconnière.
- Murphy, S. (1997) Rimbaud et la ménagerie impériale. Lyon: Presses Universitaires de Lyon.

